Eaux et Polution

La question de l'eau reste l'une des équations les plus difficiles à résoudre en Afrique. Pour apporter des réponses adaptées à chaque problématique locale, il s'agit d'innover en développant des solutions sur mesure, pragmatiques et agiles, et en misant sur des partenariats locaux.

Aujourd'hui, en Afrique, 320 millions de personnes n'ont toujours pas accès à de l'eau potable répondant aux normes d'hygiène de base. La mauvaise qualité de l'eau serait ainsi responsable de 70 à 80 % des maladies sur le continent, avec un lourd tribut payé aux pathologies diarrhéiques – comme le choléra – qui constituent l'une des principales causes de la mortalité infantile. Dans les zones rurales, les femmes et les filles consacrent encore en moyenne deux à quatre heures par jour à la corvée d'eau, les points d'approvisionnement étant parfois très éloignées des villages. Plus de 20 % des ménages ruraux sont ainsi à plus d'une heure d'une source d'eau potable. Pour satisfaire leurs besoins, certaines populations recourent ainsi à de dangereux expédients comme le puisage dans les fleuves, les lacs, les marigots, voire les flaques d'eau… Le traitement de l'eau est également peu développé sur le continent, puisque 70 % des habitants de l'Afrique sub-saharienne ne sont reliés à aucun réseau de traitement des eaux usées : celles-ci sont simplement rejetées dans le milieu naturel, polluant l'environnement et augmentant les dangers pour la santé.

Un déficit d'infrastructures face à une urbanisation galopante

L'Afrique souffre avant tout d'un manque d'infrastructures de distribution et d'assainissement qui permettraient aux populations d'accéder à l'eau potable. Elle pâtit aussi de la vétusté et de la dégradation des installations existantes, ainsi que de défaillances dans leur gestion. Selon la Banque africaine de développement, l'Afrique devrait consacrer l'équivalent de 11,5 milliards d'euros par an pour créer ou renforcer ses infrastructures de distribution et d'assainissement. Ce manque d'équipements a des conséquences sanitaires, économiques et sociales graves. Le développement des infrastructures représente en effet un enjeu crucial pour la santé publique mais aussi pour le développement humain, la sécurité alimentaire et la production industrielle.

Ce problème vital d'accès à l'eau potable se pose avec d'autant plus d'acuité que les populations urbaines augmentent très rapidement sur le continent. L'Afrique abrite aujourd'hui plus de 1,2 milliard d'habitants et devrait en compter 1 milliard de plus d'ici 2050. Parallèlement, le nombre de personnes vivant dans les villes devrait passer de 480 millions aujourd'hui à 1,3 milliard en 2050. 52 villes africaines comptent déjà plus d'un million d'habitants et la population urbaine augmente de 24 millions de personnes par an en Afrique subsaharienne. Mais les villes africaines ne sont pas prêtes à accueillir une telle densité d'habitants. L'expansion urbaine et la croissance démographique entraînent des tensions sur les ressources, en particulier en eau. Cette urbanisation ultra-rapide et souvent anarchique rend également difficile la mise en place de réseaux de distribution d'eau potable et de collecte des eaux usées.

Même si la fourniture en eau tarifée se développe dans certaines villes, elle ne concerne que la minorité des citadins capables de payer un abonnement. Le prix de l'eau reste trop bas et le taux de recouvrement des redevances trop faible pour que les régies d'eau africaines aient les moyens de construire et de maintenir des infrastructures à la hauteur des enjeux. D'autant que les pertes en eau dans les réseaux de distribution sont énormes, de l'ordre de 50 % en moyenne.

Financement, coordination et gestion partagée

Pour fournir de l'eau aux grandes villes, la première difficulté est de trouver un financement. D'autant que les investissements dans ce domaine n'ont pas de rentabilité immédiate et que la maintenance des installations engendre des charges importantes. L'Association africaine de l'eau (AEE) estime ainsi qu'il est primordial de donner la priorité à l'eau et à l'assainissement dans les allocations budgétaires et dans la coopération internationale. Elle demande aussi des dispositions réglementaires pour mettre fin à l'anarchie du développement urbain. « Il faut une coordination entre la réalisation des constructions immobilières et celle des infrastructures techniques », suggère ainsi le secrétaire général de l'AAE, Sylvain Usher.

La gestion coordonnée des bassins hydriques internationaux représente également un enjeu majeur. Le fleuve Sénégal, par exemple, traverse la Guinée, le Mali et le Sénégal. La dépendance entre États est donc forte et le partage de l'eau devient une question critique. La pénurie et la mauvaise gestion de cette précieuse ressource cristallisent ainsi les tensions et les conflits sur le continent, non seulement entre les pays, mais aussi entre les villes et les régions d'un même pays. La capacité des acteurs à mettre en place une gestion partagée de la ressource en eau est donc essentielle. Le 6e Forum mondial de l'eau affirmait ainsi que « la gouvernance, la coopération et le financement » sont les principales conditions pour développer l'accès à l'eau potable en Afrique.

Malgré des difficultés dans leur mise en œuvre, certains projets de partenariat public-privé (PPP) menés en Afrique ont permis d'améliorer les niveaux de performance des sociétés d'eau, afin de pouvoir financer l'extension des réseaux. Mais l'apport financier initial du secteur public – gouvernements africains et bailleurs de fonds internationaux – reste indispensable. Les expériences passées ont également montré que les grands projets livrés « clés en main » ne donnaient pas de résultats satisfaisants au bout de quelques années. Le contexte de chaque pays ou de chaque région étant spécifique, il n'existe pas de modèle unique en termes de solution technique ou de mode de gestion. La participation des populations concernées et l'intégration des solidarités locales s'avèrent également essentielles pour la réussite des projets.

Ainsi, selon l'ONG britannique Water Aid, « il n'existe pas de solution unique pour que tous les Africains aient accès à l'eau. Chaque situation doit être examinée au cas par cas et on doit trouver, pour chaque communauté, une solution adaptée et durable qui corresponde à ses moyens et prenne en compte les intérêts des plus pauvres ».

Des dispositifs adaptés aux spécificités locales

« En Afrique, d'un pays à l'autre ou au sein d'un même pays, le nombre et la qualité des infrastructures et des réseaux d'eau peuvent différer du tout au tout. Chaque nouveau projet doit partir des réalités et spécificités locales, en excluant tout schéma ou systèmes préconçus », rappelle Patrick Couzinet, CEO de Veolia Water Technologies Afrique. Pour répondre à ces besoins multiples, l'entreprise vient de lancer un projet baptisé « Ambitions pour l'Afrique ». Impliquant un millier de collaborateurs de Veolia Water Technologies présents sur le continent, il vise à ancrer l'entreprise dans les territoires via des partenariats locaux et des solutions sur mesure, préférant une approche « bottom-up » à une démarche « top-down ». « Le constat de départ est simple : les technologies développées pour l'Europe ne sont pas transposables telles quelles en Afrique. Sur place nous sommes repartis d'une page blanche, mais sur la base des technologies existantes et des savoir-faire acquis partout ailleurs dans le monde », souligne encore Patrick Couzinet.

L'édition 2018 du Rapport mondial des Nations Unies sur le développement de l'eau, présenté lors du 8e Forum mondial de l'eau, souligne, de son côté, le potentiel des « solutions fondées sur la nature » pour répondre aux grands défis de la gestion de l'eau. Ces solutions utilisent ou imitent les processus naturels pour améliorer la disponibilité de l'eau (rétention de l'humidité du sol, recharge des eaux souterraines) et la qualité de l'eau (zones humides naturelles et construites, bandes riveraines tampons), mais aussi pour réduire les risques associés aux catastrophes liées à l'eau et au changement climatique (restauration d'une plaine d'inondation, toits verts).

Pour les Nations Unies, les infrastructures « grises », construites par l'homme, peuvent être avantageusement complétées par les infrastructures « vertes », l'objectif étant de trouver la combinaison la plus appropriée d'investissements verts et gris pour maximiser les avantages et l'efficacité du système tout en minimisant les coûts et les compromis. « Il y aura toujours besoin de construire des digues, de faire des canalisations et des stations d'épuration », souligne ainsi Richard Connor, rédacteur du rapport. « Mais à côté de ces infrastructures « grises », nous avons toute une panoplie d'infrastructures « vertes » misant sur le génie écologique et l'utilisation du rôle joué par les écosystèmes ».

Selon ce rapport, ces solutions s'inscrivent parfaitement dans les objectifs du développement durable car elles génèrent des avantages sociaux, économiques et environnementaux, soutenant notamment la santé humaine, la sécurité alimentaire et énergétique, la croissance durable, les emplois décents, l'entretien des écosystèmes et la biodiversité.

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